Billet d'humeur

Activité privée complémentaire et autres dépassements : le calvaire continue

Devant le silence absolu de la présidence du gouvernement et l’absence de réponse à une lettre déposée depuis plus d’un mois auprès des services de cette honorable institution, sa publication dans son intégralité sous forme d’une lettre ouverte à Monsieur le chef du gouvernement s’impose d’elle-même afin d’éclairer davantage l’opinion publique sur le peu de considération accordé par les hautes institutions de l’état à des problèmes majeurs qui détruisent le système de santé du pays et portent profondément atteinte à la qualité de vie du citoyen tunisien.

Monsieur le chef du gouvernement,

Depuis ma dernière évaluation de la situation des structures publiques de santé parue dans les médias sous forme d’une lettre ouverte à Madame la Ministre de la santé et portant le titre « Activité privée complémentaire et autres passe-droits…. ou la faillite annoncée du système de santé » , une année entière s’est écoulée ; 3 ministres issus de 3 partis politiques majeurs se sont succédés à la tête de la plus haute instance de santé du pays, une instance nationale de lutte contre la corruption a été mise en place, des rappels à l’ordre multiples de la part de la société civile à travers les médias et les différents moyens de communication, et l’activité privée complémentaire (APC) dans les structures publiques de santé, effectuée par l’immense majorité des bénéficiaires en infraction totale à la réglementation en vigueur dans toutes ses clauses, continue paisiblement et impitoyablement son œuvre de sape de tous les fondements du système de santé.

Le réseau est actuellement si bien développé que même les récentes dispositions d’informatisation du dossier médical et d’institution du « code à barres » à toutes les étapes de soins et d’explorations pour une meilleure traçabilité, dont le coût engendré n’est d’ailleurs pas négligeable, sont déjà largement dépassés et mises en échec ; les multiples lacunes qu’elles renferment sont bien identifiées et subtilement mises à profit pour permettre à cette pseudo-élite des temps modernes de poursuivre inlassablement son effet néfaste, les autorités locales et centrales ne déployant aucun effort d’évaluation des mesures entreprises, se plaisant, avec toute la bonne ou la mauvaise foi, à demeurer dans cette situation fallacieusement sécurisante et à continuer à tourner autour du pot alors que l’origine du mal est parfaitement connue depuis bien longtemps.

Cette activité fondamentalement destructrice continue à être effectuée sans aucune vergogne, tous les jours, du matin au soir, prenant de plus en plus d’ampleur à travers le recrutement de nouveaux adeptes et le développement de nouvelles armes dont le concept de « l’hôpital de jour » au sein des services hospitaliers, structure qui n’a, dans sa configuration actuelle, aucun support légal, véritable « boite de pandore » ou plutôt « caverne d’Ali Baba » où des actes de tout genre sont effectués sous l’œil bienveillant du chef de service et de l’administration de l’établissement public de santé, allant du prélèvement sanguin pour bilan biologique aux perfusions et administration de différents médicaments , aux transfusions sanguines et même à la pose de cathéters centraux pour hémodialyse, les principaux bénéficiaires étant les malades de l’APC ou ceux des cliniques privées d’hémodialyse, le plus souvent aux « frais de la princesse » en dehors bien entendu de ceux qui tombent dans l’escarcelle de l’APCiste dont le commerce se développe à merveille ; l’engouement des malades observés aux portes de leur bureau personnel, qui est en lui-même une flagrante infraction aux lois en vigueur, est impressionnant, non pas pour rechercher une quelconque compétence rarissime, mais surtout pour bénéficier d’une considération privilégiée et des soins quasiment gratuits, le tout pour la modique somme de 50 Dinars, bien entendu versée en intégralité dans la poche de cette « héroïque » élite qui a fait de l’ignominie absolue sa principale caractéristique, la quote-part revenant à l’établissement public et l’imposition obligatoire sur tout acte rémunéré étant délibérément occultées.

Cette arme nouvelle, Monsieur le chef du gouvernement, s’ajoute au redoutable arsenal déjà existant qui s’est largement renforcé et affiné au fil du temps, allant des hospitalisations prioritaires des malades de l’APC à l’utilisation du matériel de l’établissement public sans autorisation préalable, au prétexte classique de la panne du matériel hospitalier pour que l’exploration en question soit faite dans le cadre de l’APC, à la prescription de séances d’hémodialyse en urgence quasi-gratuites à partir de l’APC, aux coronarographies avec angioplasties et mises en place de stents, en espérant qu’ils ne soient pas périmés, réalisées dans les cliniques privées et prises en charge presque intégralement par les caisses, au vide au niveau des consultations externes spécialisées assurées par les jeunes résidents en formation, à l’absence d’activité universitaire d’encadrement des internes et des résidents, enfin jusqu’aux dépenses énormes jamais révélées des structures hospitalières publiques dans le cadre de cette activité pour des entrées d’argent dérisoire du fait des fausses déclarations, aggravant d’année en année leur déficit budgétaire déjà énorme.

Cet état des lieux nous permet notamment de mieux comprendre les vraies raisons qui font fuir en masse nos jeunes résidents à l’étranger : ils refusent catégoriquement de faire parti de ce système calamiteux et gardent au plus profond d’eux-mêmes un souvenir des plus sombres de certains de leurs maitres auxquels ils ne veulent pas ressembler et ne vouent aucun respect, condamnant à plusieurs reprises leur comportement irresponsable à toutes les étapes de leur formation.

Avons-nous connu, Monsieur le chef du gouvernement, une révolution providentielle ou une révolution funeste et damnée ? Jusqu’où l’extraordinaire passivité des autorités administratives locales et surtout gouvernementales va-t-elle se poursuivre ? Pourquoi ce dossier médical informatisé, qui est en lui-même une excellente initiative dans le cadre de la lutte contre la corruption, n’a t-il pas intégré dans sa conception cette maudite APC ? Pourquoi toutes les transactions financières entrant dans ce cadre ne se font-elles pas à la caisse de l’hôpital, seule habilitée à les assurer au sein d’une institution de service public, et éviter, dans un souci de transparence, qu’elle ne se fasse dans le bureau des médecins concernés, derrière des portes fermées, de gré à gré directement du malade au médecin, ce qui est en flagrante infraction avec toutes les réglementations en vigueur ? Où sont les directeurs des hôpitaux et toute leur administration qui observent avec une extraordinaire passivité ce spectacle sordide de corruption et d’exploitation des structures de l’état à des fins personnelles, sans instituer le moindre contrôle ni la moindre sanction? Ne sont-ils pas les premiers responsables de ces institutions et payés en tant que tel ? Où est le Ministère de tutelle qui est parfaitement informé de cette situation et qui n’a jamais eu l’audace et la volonté d’y remédier ? Bonne ou mauvaise foi, je vous laisse, Monsieur le chef du gouvernement, de trancher librement sur cette épineuse question !

Un maillon important dans la pérennisation et l’enracinement de ce réseau parfaitement bien organisé de corruption se trouve dans la reconduction sans fin et injustifié de certains chefs de service ayant atteint l’âge légal de la retraite, reconduction utilisée comme une arme redoutable pour écarter toute personne intègre s’interposant sur leur chemin pour contrecarrer leur répugnante besogne, et s’ouvrir une voie royale pour concrétiser leur abject dessein, résolument déterminés à pratiquer la politique de la « terre brulée » et à en tirer le plus grand profit individuel au point de sacrifier la réputation de l’institution qu’ils dirigent, aussi prestigieuse soit-elle. C’est ainsi que certains de ceux là, qui ont déjà bénéficié à 02 reprises d’une prolongation de mandat après avoir atteint l’âge légal de la retraite à la tête d’une des institutions hospitalières les plus notoires du pays, sans aucune évaluation sérieuse de la situation sur le terrain ni enquête sur les vraies mobiles et sur le programme détaillé des objectifs à atteindre durant cette prolongation, continuent, pour la troisième année consécutive, à trôner depuis bientôt 02 mois sur le poste en toute quiétude et arrogance malgré l’absence de nomination officielle, transgressant honteusement toutes les lois en vigueur avec la bénédiction des autorités locales et ministérielles et faisant sombrer davantage la structure en question dans un état de décrépitude et de déliquescence absolues.

Où sont, encore une fois Monsieur le chef du gouvernement, les directeurs des hôpitaux publics et les responsables du Ministère de tutelle, qui autorisent délibérément de telles personnes à diriger des services hospitaliers aussi prestigieux, à continuer imperturbablement d’effectuer des soins de qualité douteuse, de signer des documents administratifs officiels et de participer à toutes sortes de commission en toute illégalité !

A côté de cette activité privée complémentaire dégradante et l’existence de services importants sans chef de service officiellement nommé par l’autorité de tutelle et ayant largement dépassé l’âge légal de la retraite, comme pour enfoncer encore plus le secteur public dans la médiocrité absolue, la nomination parfois exclusivement par népotisme, de certains chefs de service qui se retrouvent du jour au lendemain miraculeusement projetés à la tête de services fictifs, qui n’existent pas jusqu’à ce jour malgré une attribution officielle qui remonte pour certains à plus de six ans et qui continuent à squatter les bureaux de leur service d’origine respectif en y exerçant des pseudo-fonctions afin de justifier tant bien que mal leur rémunération et les différents avantages qui leur sont encore accordés ( primes, carburant…), se targuant d’être partout mais en fait nulle part, tout en sachant qu’ils exercent dans un endroit et dépendent administrativement (congés, salaires, gardes….) d’un autre ; bref, une situation ahurissante, d’une extraordinaire ambiguïté et que nul entendement ne peut accepter des années durant, faisant de cet état de fait, Monsieur le chef du gouvernement, une des caractéristiques majeures de l’administration tunisienne de nos jours et une illustration flagrante de la mauvaise gestion de l’argent du contribuable.

Voilà la triste réalité, Monsieur le chef du gouvernement, aussi amère soit-elle, qui règne actuellement au sein des structures publiques de santé, structures qui se trouvent aujourd’hui prises en otage par toute une armada de personnes malveillantes hautement diplômées qui ne contribuent en rien à son essor et qui imposent leur hégémonie en verrouillant le système pour en maitriser le contrôle absolu par la conquête imméritée de postes clés, qu’il s’agisse de la chefferie d’un service hospitalier ou d’une haute responsabilité facultaire ou de la direction d’un pseudo-laboratoire de recherche… ; ces postes sont souvent obtenus par des moyens subtilement détournés afin d’installer leur aura néfaste à tous les niveaux, de la réputation de l’institution à celle de toute la profession.

Même le secteur de l’enseignement médical n’est pas épargné, Monsieur le chef du gouvernement, et se trouve largement contaminé par ce fléau de spéculation à outrance à travers la mise en place, depuis quelques années, de structures privées recrutant des professeurs hospitalo-universitaires pour l’élaboration et l’exécution de programmes de préparation au concours national de résidanat en médecine ou plus récemment, celui de maitre de conférence agrégé dans sa nouvelle formule, pour des frais d’inscription s’élevant à plus de 2 000 Dinars par candidat ; le taux de réussite des candidats inscrits à ces plateformes est miraculeusement très élevé, incitant ou plutôt obligeant de ce fait un très grand nombre d’étudiants à s’y inscrire (pour plus de chances de réussite) pour multiplier leurs gains de façon considérable d’année en année. Qu’en pensent Messieurs les doyens des facultés de Médecine et notamment le nouveau doyen fraichement élu de la Faculté de Médecine de Tunis, qui ont certainement eu largement écho de ce fâcheux état de fait ?

N’est-il pas de notre devoir, Monsieur le chef du gouvernement, de mettre définitivement fin avec la fermeté requise à de tels dépassements qui sont de nature à décrédibiliser toute entreprise gouvernementale et de privilégier l’intérêt de l’institution et du pays avant celle des individus ? Irons-nous jusqu’à parler de complicité et de favoritisme, principaux facteurs alimentant au plus haut degré toute forme de corruption contre laquelle, j’ai cru comprendre, une guerre sans merci est engagée ? Quand allons-nous être cohérents dans nos décisions et arrêter d’accorder le lendemain, des promotions à des personnes démises de leur poste à juste titre la veille ? En somme, quand le gouvernement aura-t-il suffisamment d’audace et de détermination pour se débarrasser définitivement de toutes les pressions et les menaces qui pèsent lourdement et péjorativement sur la juste ligne de conduite fixée ?

Autant de questions que les tunisiens authentiques, profondément soucieux et inquiet de l’avenir de leur pays, sont en droit de se poser, rejetant toute forme de fatalité et entonnant tous en chœur avec Abou El Kacem Chebbi « que ne vive en Tunisie quiconque la trahit et que n’y vive quiconque ne servant pas dans ses rangs, nous vivons et mourrons en nous engageant à la servir, vivre la vie des dignes et mourir la mort des grands ».

Profondément convaincu de l’intérêt tout particulier que vous allez accorder à cette lettre, de votre adhésion totale à son contenu et des mesures radicales urgentes que vous allez entreprendre pour mettre définitivement un terme à la situation catastrophique qui règne au sein d’un secteur aussi vital et à l’état de délabrement dans lequel se trouvent actuellement les structures publiques de santé, état qui a trop duré et qui devient de plus en plus insupportable, je vous prie, Monsieur le chef du gouvernement, d’agréer l’expression de ma plus haute considération. »

Désillusion :

L’espoir d’une prise de conscience imminente conduisant à la mise en œuvre de mesures urgentes appropriées s’est malheureusement totalement dissipé lorsque nous avons appris avec tristesse qu’une reconduction par décret No 69 du 23/01/2018 émanant de la présidence du gouvernement a été accordée pour la troisième année consécutive à certaines personnes qui ont largement dépassé l’âge légal de la retraite. A quoi servent, Monsieur le chef du gouvernement, les circulaires (circulaire No 16 du 12 Octobre 2016), dont on a naïvement apprécié le contenu autoritaire et rigoureux (« aucune reconduction…… », « sous aucun prétexte….. »), qu’on est incapable de respecter soi-même ? Quel crédit pourrait-on désormais donner aux décisions gouvernementales si les plus élémentaires d’entre elles ne sont pas appliquées ? Pourquoi permettre d’accorder des promotions à des directeurs d’établissements publics de santé démis à juste titre de leur fonction la veille pour manquement grave à leur devoir, au point de les nommer responsables de toutes les structures publiques de santé du pays et de leur modernisation alors qu’ils étaient largement incapables de gérer les problèmes les plus élémentaires de l’un d’entre eux ?

Services hospitaliers sans chefs de service nommés officiellement durant prés de 02 mois, chefs de services désignés depuis plus de 06 ans à la tête de structures hospitalières inexistantes, ministère de tutelle sans Ministre pendant 02 mois, établissements publics de santé hospitalo-universitaires sans directeurs officiellement nommés depuis plusieurs mois…., tel est le vrai visage, aussi désolant soit-il, de l’administration tunisienne de nos jours où le laxisme, l’indifférence, l’incompétence et l’incohérence sont devenus les maitres absolus des lieux.

Si le combat supposé sans merci contre la corruption et la mauvaise gouvernance dans le secteur de la santé est mené de la sorte, permettez-moi, Monsieur le chef du gouvernement, de vous faire part de ma profonde inquiétude quant à l’avenir de mon pays et celui de nos enfants ! Dorénavant, notre histoire si glorieuse par le passé, s’écrira impitoyablement tous les jours sur les pages d’une inconsolable désillusion !

Docteur Fathi El Younsi

Professeur Hospitalo-universitaire

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