Economie

A Kerkennah, le crabe Daech, bouleverse le quotidien des pêcheurs

Tout est gris ce matin de novembre sur les îles de Kerkennah. Le ciel, la mer, et les filets des pêcheurs à moitié vides arborent tous cette triste tinte. Seule une timide note bleue vient trancher le décor, au fond des cargaisons.

Sur le pont du bateau de Sami Arous, un pêcheur de 38 ans, cinq crabes dressent leurs grandes pinces bleues avec une rapidité impressionnante, au milieu de quelques soles, mulets et pataclets à l’agonie. « En ce moment, il y a beaucoup plus de crabes que de poissons », soupire Sami, casquette noire et visage fermé, emmitouflé dans une épaisse doudoune grise. « Nous sommes en haute saison, normalement il faut trois pêcheurs pour soulever la nasse tellement elle est lourde.

Aujourd’hui, il n’y a plus rien à part quelques “Daesh” », dit-il. Apparu depuis environ sept ans dans les eaux du sud de la Tunisie, le Portunus Pelagicus s’est répandu dans les eaux méditerranéennes à une vitesse vertigineuse, et est devenu une espèce dominante en quelques années seulement. Particulièrement vorace et rapide, le crabe bleu se nourrit de toutes les autres espèces de poisson et son seul prédateur naturel, le poulpe, ne suffit pas à limiter sa propagation.

Le poulpe étant lui-même victime de surpêche en Méditerranée depuis de nombreuses années, l’écosystème n’a pas pu se réguler. D’où le surnom donné au crabe grâce au légendaire sens de l’humour tunisien. « On l’a appelé Daesh parce qu’il détruit tout, il bouffe même les filets », explique Sami en riant. « Il est très agressif. En plus, il est très rapide grâce à deux petites nageoires situées à l’arrière de son corps », poursuit-il. « Depuis qu’il est arrivé il y a cinq ans, beaucoup de pêcheurs ont dû quitter la mer, ce n’est pas rentable de travailler pour ce crabe. »

À Kerkennah, les pêcheurs utilisent des techniques de pêche ancestrales transmises de père en fils dans les eaux peu profondes entourant l’île sur des dizaines de kilomètres. Avec une altitude ne dépassant le niveau de la mer que de quelques mètres, l’île ressemble davantage à un banc de sable géant, et c’est l’un des seuls endroits au monde où les pêcheurs sont propriétaires de petites concessions en mer.

Ils y installent des pêcheries fixes, des grandes nasses cylindriques construites avec des branches de palmiers et dans lesquelles les poissons se retrouvent piégés par le courant. Tous les matins, le ballet des pêcheurs fait penser à celui de cueilleurs allant récolter le fruit de leurs plantations, au milieu d’un labyrinthe de palmes dépassant de l’eau. Depuis l’arrivée du crabe bleu, ces techniques sont menacées. Le gouvernement a distribué des filets en plastique censés résister aux pinces du crabe, mais cela ne semble pas suffire.

Sur le port d’El Attaya, le plus important de l’archipel, une peinture vient rappeler la gronde des pêcheurs. C’est une grande fresque murale, de l’artiste Maxime Bondu, représentant le crabe. De la peinture rouge a été étalée sur les pinces. « Ce sont les pêcheurs qui ont fait ça, pour dire qu’ils en ont ras-le-bol », dit Farhad, technicien sur le port. « La première fois que je l’ai vu, c’était il y a sept ans. Un pêcheur m’a appelé paniqué en me disant de venir voir le crabe. Dès que j’ai vu la taille de ses pinces et ses petites nageoires, je me suis dit que c’était une espèce dangereuse. Depuis, on est dans la merde », lâche-t-il avec une rage contenue.

C’est destructif, il mange tout, il détruit tout, il ne laisse rien et il se reproduit très vite. Ici, c’est une pépinière, avec une diversité d’espèces unique au monde. Avec le réchauffement des eaux et cette diversité, il a trouvé un climat propice pour se développer. »

En 2015 et 2016, plusieurs manifestations de pêcheurs avaient éclaté à Gabès et Djerba pour alerter les autorités.

Si le crabe bleu est aujourd’hui étudié par l’Institut national des sciences et technologies de la mer (INSTM) à Tunis, les scientifiques ne savent pas comment il s’est retrouvé en Méditerranée. La première hypothèse est que le crabe aurait lentement migré depuis la mer Rouge à partir de l’ouverture du canal de Suez en 1869. La deuxième piste vise plutôt des cargos qui auraient ramené le crabe dans leurs cales.

Quoi qu’il en soit, la rapidité de son développement inquiète, surtout que la pêche représente 13 % du produit intérieur brut de la Tunisie. En 2017, le pays a lancé un plan national pour valoriser le crabe, des pêcheurs ont été formés à de nouvelles techniques de pêche et le ministère subventionne une infime partie du prix d’achat. Sur le marché aux poissons de Sfax, deuxième plus grande ville du pays et capitale industrielle, un seul homme vend les crabes dans une petite bassine blanche. Malgré son tarif avantageux, à trois dinars le kilo (environ un euro), presque personne ne s’arrête pour en acheter.

« Les Tunisiens n’ont pas l’habitude de manger du crabe, ils ne savent pas comment le préparer », explique un homme passant devant l’étal. Sur les îles de Kerkennah, c’est un peu différent. Farhad dit s’être habitué à consommer le nouvel arrivant dans son assiette, et le traditionnel couscous aux poissons se retrouve parfois garni de pinces de crabe sur les tables des pêcheurs. « Moi, je le consomme. Puisqu’il bouffe tout, autant le bouffer », lance Farhad avec humour.

« Je n’ai pas le choix, quand tu vas chez le poissonnier, il n’y a pas de poisson, il n’y a que Daesh. C’est grave, parce qu’il va éliminer toutes les espèces en Méditerranée. Malheureusement, les pêcheurs sont dans la merde, parce que s’ils ne le pêchent pas, il va continuer à se reproduire. Et s’ils ne vont pas à la pêche ils ne peuvent pas travailler, donc ils sont obligés de le pêcher, peu importe le prix et la quantité. Et l’État tunisien laisse faire le marché, parce qu’ils voient que ce crabe attire des investisseurs étrangers », dit-il.

En effet, sur le port d’El Attaya, une petite usine manifeste une activité fébrile, à seulement quelques mètres des bateaux. Les travaux d’agrandissement du premier étage ne sont pas terminés, mais à quai une trentaine de personnes, principalement des femmes de pêcheurs, s’activent pour acheminer les caisses de crabe vers les zones de refroidissement situées dans le bâtiment. Directement achetés aux pêcheurs, les crabes vont ensuite être congelés, empaquetés puis vendus à l’export vers la Malaisie, la Thaïlande, la Chine ou le Japon, où la demande est très forte.

Le kilo de loup ou de daurade se vendant environ dix fois plus cher que le crabe, le manque à gagner est très important pour les pêcheurs. « On n’a pas le choix, on vit de ce que la mer nous donne », résume Sami Arous avec fatalisme. « Maintenant il faut trouver des nouveaux marchés pour l’export, il faut améliorer les prix pour cela devienne rentable pour les pêcheurs », poursuit-il, pragmatique. Dans la nouvelle usine, ouverte depuis seulement un an et demi, on voit déjà les choses en grand. « On va embaucher de nouvelles personnes, et développer de nouveaux marchés à l’international », se félicite Habib Zriba, gérant de l’Océan de la pêche, qui a développé l’activité avec un associé chargé de trouver ces nouveaux clients.

Sourire étincelant et crâne luisant, du haut de son mètre quatre-vingt-dix, ce Kerkennien pure souche en viendrait presque à se réjouir de l’arrivée du crabe. « C’est une bonne occasion pour les pêcheurs et toute la population de Kerkennah. S’il y a des clients, nous allons pouvoir nous adapter », dit-il.

Sur le port de Sfax, Emilio Galve n’apprécie pas autant le nouveau venu aux pinces bleues. D’origine espagnole, l’homme d’affaires a monté une grande usine de congélation de produits de la mer en 1998, qu’il se voyait bien mettre en gérance pour retourner au pays passer une retraite paisible. Mais en cinq ans, le crabe a pris tellement d’importance qu’il a imposé une transformation drastique de l’usine.

« À mon âge, j’ai dû commencer à prendre des cours d’anglais pour pouvoir travailler avec les Chinois », lâche-t-il dans un rire nerveux. « Nous vivons de ce que la mer nous donne. Et aujourd’hui, elle nous donne principalement du crabe. En temps normal, on congèle de sept à huit tonnes de crabe chaque jour, et cela représente 50 % de notre volume d’exportation aujourd’hui. »

Dans des installations flambant neuves et ultramodernes, une centaine de personnes travaillent au dépeçage, à la congélation et à l’emballage du crabe, dont la viande est parfois vendue directement en sachets de 150, 200 ou 500 grammes. « C’est un produit de bas prix, donc un produit de volume. Il oblige à avoir plus de structures. Avec une société comme la nôtre, pour maintenir notre activité et nos engagements, on est obligé de produire plus de kilos qu’avant. Les pêcheurs tunisiens ne connaissaient pas ce produit, qui exige un autre art de pêche. Ils sont en train, petit à petit, de ne plus le voir comme un ennemi, mais comme un produit qui peut leur amener un travail correct », analyse Emilio Galve. « C’est un produit qui a un effet social positif puisqu’il demande de la main-d’œuvre, mais malheureusement il demande de la main-d’œuvre compétitive par rapport à celle qu’on peut trouver en Asie. »

Retour à Kerkennah. Sami Arous est plus pessimiste. Fumant un grand narguilé posé à côté de sa chaise à hauteur de coude, un thé à la menthe dans l’autre main, il scrute l’horizon sur la terrasse du seul café d’El Attaya. « J’ai déjà réfléchi à changer de métier, je vais peut-être devoir quitter l’île. Mais ici nous sommes pêcheurs de père en fils, nous sommes trop attachés à l’île. On est habitués à l’eau salée, à la liberté, à l’indépendance. Mais les nouvelles générations doivent trouver un autre métier pour pouvoir vivre », dit-il calmement. Puis, il inspire une dernière bouffée de narguilé, éclate d’un rire jaune, et lance : « Kerkennah va peut-être devenir une plateforme pétrolière, ou bien une réserve naturelle. »

Article paru sur reporterre, quotidien sur l’écologie

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